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Tout savoir sur les ondes vertes

Coordonner les feux tricolores pour que les véhicules enchaînent les feux verts : l'idée est simple, peu coûteuse et souvent présentée comme écologique. Que vaut-elle vraiment ? Le point complet en quatre parties, chiffres à l'appui.

Par Emmanuel NDOUN4 octobre 2026Lecture : 10 min
−3arrêts par trajet sur l'axe étudié
80–130 sgagnées par véhicule à l'heure de pointe
6–9 %de carburant économisé par trajet
±un bilan CO₂ et bruit plus nuancé qu'on ne le dit

Partie 1Comment ça marche, et pourquoi ça ne marche pas toujours

Une onde verte est un réglage coordonné des feux tricolores le long d'un même axe. Un conducteur qui franchit le premier feu au vert et roule à la vitesse de régulation trouve les feux suivants au vert, les uns après les autres. On ne supprime aucun feu, on ne construit rien : on règle simplement des horloges.

Trois paramètres suffisent

Le principe : une « bande verte » qui se déplace à la vitesse choisie
Chaque ligne horizontale représente un feu au fil du temps (vert ou rouge). Le véhicule qui roule à la vitesse de l'onde reste dans la bande.
Feu 1Feu 2Feu 3Feu 430 km/h : 4 feux verts50 km/h : arrêts aux feux 3 et 40 s30 s60 s90 s120 s150 s180 sTEMPS →↑ DISTANCE (250 m entre feux)
À lire ainsi : à 30 km/h, il faut 30 secondes pour parcourir 250 m ; chaque feu passe donc au vert 30 secondes après le précédent. Le conducteur qui roule à 50 km/h arrive trop tôt au troisième feu, encore rouge, puis au quatrième : aller plus vite ne fait pas gagner de temps, cela ajoute des arrêts.

Sens unique ou double sens : il faut choisir

Sur une rue à sens unique, le réglage est simple : on maximise la bande verte dans la seule direction existante. Sur une rue à double sens, c'est une autre affaire. Pour que l'onde fonctionne dans les deux directions à la fois, il faudrait des carrefours parfaitement réguliers et des vitesses identiques : une situation qu'on ne rencontre presque jamais en ville.

En pratique, l'exploitant arbitre : il privilégie le sens le plus chargé selon l'heure. Le matin, le sens entrant vers les pôles d'emploi ; le soir, le sens sortant. L'autre sens garde une progression acceptable, sans être optimale.

Quand le trafic sature, l'onde disparaît

L'onde verte donne son plein potentiel en circulation fluide, quand les véhicules roulent en pelotons réguliers à la vitesse prévue. Elle devient inefficace dans deux cas :

Même réglage, deux résultats opposés
L'onde verte fonctionne tant que la rue n'est pas pleine.
Trafic fluideLe peloton roule à la vitesse de l'onde et franchit tous les feux.Trafic saturéLes files remontent jusqu'au carrefour précédent : le vert ne sert plus à rien.vert… mais carrefour bloqué
En situation de saturation, la longueur des files devient l'indicateur à surveiller. Certaines villes, dont Paris, basculent alors automatiquement sur un plan de feux spécifique : plusieurs feux s'ouvrent en même temps pour vider les files, puis la coordination normale reprend.
À retenir. Une onde verte n'est pas un réglage que l'on pose une fois pour toutes. Elle se conçoit à partir de comptages (débits par heure, sens dominant, points de saturation) et se réajuste quand le trafic évolue.

Partie 2Combien rapporte une onde verte ? Le calcul sur un axe parisien

Pour passer du principe aux chiffres, je m'appuie sur une étude que j'ai menée en 2025 au sein du service de la Ville de Paris chargé de la régulation des feux. L'axe étudié relie la rue d'Alésia à la rue de la Convention, dans le sud de Paris : 3,82 km limités à 30 km/h, bordés de logements, de commerces et d'écoles.

La méthode : une simulation dynamique du trafic à l'heure de pointe du matin, qui compare deux situations. D'un côté, l'onde verte existante, réglée pour favoriser le sens Ouest → Est, le plus chargé le matin. De l'autre, les mêmes feux sans aucune coordination.

Sens priorisé (Ouest → Est) : ce que change la coordination
Valeurs moyennes simulées à l'heure de pointe du matin, par véhicule, sur 3,82 km.
Avec onde verteSans coordination

Temps de parcours

≈ 640 s
720 à 770 s
→ 80 à 130 s gagnées par véhicule

Nombre d'arrêts par trajet

≈ 8,5 arrêts
11 à 13 arrêts
→ environ 3 arrêts évités

Temps passé à l'arrêt

≈ 180 s
≈ 260 s
→ plus d'une minute d'attente en moins
Au-delà des moyennes, l'onde verte rend les trajets plus réguliers : le temps de parcours reste entre 630 et 650 secondes pendant toute la pointe, alors qu'il oscille fortement sans coordination.

Et dans l'autre sens ?

On pourrait craindre que le sens non priorisé paie l'addition. Ce n'est pas ce que montre la simulation : même sans être favorisé, il profite d'une circulation mieux organisée.

Sens non priorisé (Est → Ouest)Avec onde verteSans coordination
Arrêts par trajet≈ 9pics de 13 à 16
Temps à l'arrêt220 à 240 s≈ 320 s
Temps de parcoursplus bas et plus stablepics jusqu'à 1 100 s

La valeur du temps gagné

Les évaluations socio-économiques des projets publics attribuent une valeur monétaire au temps de trajet. En retenant une moyenne de 19,5 € par heure (entre déplacements privés et professionnels, d'après le rapport Quinet de 2013), le calcul est direct.

Le temps gagné, converti en euros
Pour une heure de pointe, dans le sens priorisé.
80 à 130 sgagnées par véhicule
×
900véhicules par heure
×
19,5 €/hvaleur du temps
=
390 à 624 €d'économies collectives par heure de pointe
Sur 250 jours ouvrés, cela représente de l'ordre de 100 000 à 155 000 € par an pour la seule heure de pointe du matin. C'est un ordre de grandeur, pas une recette budgétaire : il mesure un bénéfice pour les usagers.

Le carburant économisé

Selon Rakha et Ding (2003), un arrêt augmente la consommation de carburant de moins de 10 % par rapport à un trajet fluide. En retenant prudemment 2 à 3 % par arrêt évité, les trois arrêts supprimés représentent 6 à 9 % de carburant en moins par trajet. Avec 900 véhicules par heure, une consommation urbaine de 7 L/100 km et un litre à 1,74 €, on obtient environ 3 600 à 5 400 litres et 6 000 à 9 500 € par an, toujours pour une seule heure de pointe quotidienne.

Le point décisif : le coût. Une onde verte ne demande ni travaux ni matériel nouveau quand les feux sont déjà reliés à un poste central. Elle mobilise surtout du temps d'étude : comptages, calcul des décalages, vérification sur le terrain. Peu d'actions de voirie offrent un tel rapport entre le bénéfice et la dépense.

Partie 3Les ondes vertes sont-elles vraiment vertes ?

C'est la question qui fâche, et la réponse honnête est : pas automatiquement.

Ce que dit la théorie

Moins d'arrêts, c'est moins de redémarrages. Or les phases d'accélération sont celles où un moteur thermique pollue le plus : toujours selon Rakha et Ding, un arrêt peut doubler le taux d'émission de polluants par rapport à un trajet à vitesse constante. Une étude de cas autrichienne (Kiers et Visser, 2017) rapporte des baisses de plus de 50 % pour le dioxyde d'azote et les particules fines, et d'environ 15 % pour le CO₂.

Ce que montre la simulation

Sur l'axe Alésia – Convention, le résultat est contrasté, et c'est ce qui le rend intéressant.

Sens non priorisé−20 à −25 %

d'émissions de CO₂ simulées par rapport au scénario sans coordination.

Sens prioriséPas de baisse

Les émissions de CO₂ simulées sont même légèrement supérieures à la référence.

Deux explications se combinent. D'abord, une limite de l'outil : le modèle d'émissions est très sensible à la vitesse de croisière, et une circulation fluide stabilisée autour de 35 km/h n'est pas forcément le régime le plus sobre pour le parc de véhicules simulé. Ensuite, un phénomène bien réel, l'effet rebond.

L'effet rebond. Une rue où l'on circule mieux devient plus attractive. Elle attire des automobilistes qui passaient ailleurs, ou qui ne prenaient pas leur voiture. Ce trafic supplémentaire peut réduire, voire annuler, le gain obtenu sur chaque véhicule (Bloder et Jäger, 2021).

Et le bruit ?

Le bilan est tout aussi nuancé. En analysant l'effet de la coordination des feux, De Coensel et ses co-auteurs (2012) montrent que le bruit baisse près des carrefours, où il y a moins de freinages et de redémarrages, mais qu'il peut augmenter entre les carrefours, où les véhicules roulent plus vite.

Le bruit le long d'un axe coordonné
Variation du niveau sonore par rapport à des feux non coordonnés, d'après De Coensel et al. (2012).
−1 dB(A)près du carrefourjusqu'à +1,5 dB(A)entre les carrefours : vitesse plus élevée−1 dB(A)près du carrefour
Le bruit routier dépend aussi du revêtement, de la part de poids lourds et de deux-roues motorisés, et du style de conduite. Une onde verte calée sur une vitesse basse (30 km/h) limite le risque de hausse entre les carrefours.
En résumé. L'onde verte est un outil d'optimisation, pas une politique climatique. Elle est réellement « verte » quand elle est calée sur une vitesse apaisée et qu'elle accompagne une stratégie qui réduit par ailleurs la place de la voiture : zones 30, zone à faibles émissions, transports collectifs, vélo et marche.

Partie 4Ondes vertes vélo : faire passer les cyclistes au vert

Si l'on peut régler les feux pour une voiture à 30 km/h, on peut aussi les régler pour un vélo. Une onde verte vélo cale les décalages sur une vitesse de 15 à 20 km/h. Copenhague applique ce principe depuis les années 2000 sur ses grands axes cyclables, et Paris en déploie à son tour.

Pourquoi c'est efficace

Une onde verte ne peut pas servir tout le monde à la fois
Le même axe, réglé pour les vélos ou pour les voitures.
Onde réglée pour les vélos — 18 km/h300 m entre deux feux = 60 s de trajetOnde réglée pour les voitures — 30 km/h300 m entre deux feux = 36 s : le cycliste arrive trop tard et s'arrêtearrêt au feu rouge
Entre deux feux distants de 300 m, un cycliste à 18 km/h met 60 secondes, une voiture à 30 km/h en met 36. Régler l'onde, c'est choisir qui l'on favorise. Sur un axe à fort trafic cycliste, le choix du vélo se défend, et il apaise au passage la circulation automobile.

Les conditions de réussite

Pour passer à l'actionCinq questions à se poser avant de coordonner ses feux

  1. Quel est le sens dominant selon l'heure, et qui veut-on favoriser : voitures, bus, vélos ?
  2. L'axe est-il régulièrement saturé ? Si oui, l'onde verte seule ne suffira pas.
  3. Quelle vitesse cible retenir pour rester cohérent avec les zones 30 et la sécurité des piétons ?
  4. Les temps de traversée des piétons sont-ils préservés à chaque carrefour ?
  5. Quels indicateurs suivra-t-on après la mise en service : arrêts, temps de parcours, trafic induit ?

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Sources

Emmanuel NDOUNConsultant mobilité & accessibilité, fondateur de Repère Mobilités.